
En décidant d’instaurer des revues de performance bimensuelles en remplacement partiel du Conseil des ministres hebdomadaire, le président Faye envoie un signal politique fort à son gouvernement.
À retenir — Le Conseil des ministres se tiendra désormais une semaine sur deux. L’autre semaine sera consacrée à des séances de revue des performances gouvernementales, organisées tous les quinze jours.
Ce qui change concrètement
Jusqu’ici, le Conseil des ministres se tenait chaque semaine — un rendez-vous institutionnel classique, hérité des républiques précédentes. Désormais, ce sera une semaine sur deux. L’autre semaine sera occupée par une formule inédite : des séances de revue des performances gouvernementales, organisées à un rythme bimensuel. Ce n’est pas un simple ajustement d’agenda. C’est une reconfiguration du cœur de la gouvernance exécutive.
Une logique de management public importée du privé
Le vocabulaire utilisé dans le communiqué est révélateur : « évaluation systématique », « suivi rapproché », « performance », « impacts de l’action ». On est loin du lexique traditionnel de l’administration publique sénégalaise. On est davantage dans la logique du reporting d’entreprise — tableau de bord, indicateurs, revue périodique.
Le président Faye semble vouloir appliquer à l’État les outils du management moderne : fixer des objectifs, mesurer les résultats, rendre compte. Une ambition séduisante sur le papier, mais qui suppose une culture administrative prête à jouer le jeu — ce qui est loin d’être acquis.
Une chaîne d’évaluation du sommet jusqu’à la base
Ce qui est frappant, c’est l’architecture verticale de ce dispositif. L’évaluation ne s’arrête pas aux portes du palais :
| Niveau | Évaluateur | Personnes évaluées |
|---|---|---|
| National | Chaque ministre | Directeurs généraux et directeurs sous tutelle |
| Territorial | Ministre de l’Intérieur | Chefs de circonscription administrative |
| Diplomatique | Ministre des AE | Chefs de mission diplomatique et consulaire |
| Local | Ministre des Collectivités | Maires et présidents de conseils départementaux |
Ce que cela dit politiquement
Un aveu d’impatience présidentielle. Si le chef de l’État ressent le besoin d’institutionnaliser l’évaluation, c’est qu’il juge que le suivi informel ne suffit plus. Deux ans après son élection en mars 2024, les résultats de l’« Agenda national de Transformation » peinent visiblement à se traduire en réalisations tangibles sur le terrain.
Une mise sous pression du gouvernement. Réduire la fréquence des Conseils des ministres pour les remplacer en partie par des séances de revue de performances, c’est envoyer un message clair : on ne vous demande plus de délibérer, on vous demande de livrer.
Évaluer toutes les deux semaines crée une pression du résultat immédiat qui peut paradoxalement nuire aux politiques publiques de long terme. Un ministre tenté de montrer des chiffres flatteurs pourrait privilégier les effets d’annonce aux réformes structurelles, par nature plus lentes.
Analyse — Risque de court-termisme
La question des critères. Le communiqué reste muet sur un point essentiel : sur quelle base évalue-t-on ? Quels indicateurs ? Qui les fixe ? Qui contrôle la fiabilité des données remontées ? Sans réponse, le risque est que le dispositif se réduise à un exercice formel de reporting.
Précédent et comparaison africaine
Au Rwanda, Paul Kagame a depuis longtemps instauré les Imihigo — contrats de performance publics signés par les élus locaux et évalués annuellement. Au Maroc, des revues ministérielles liées aux ODD existent depuis plusieurs années. La différence : ces mécanismes sont adossés à des systèmes de données solides et à des institutions indépendantes. Au Sénégal, tout repose pour l’instant sur la volonté politique du sommet.
Notre verdict : Bonne intention, exécution à surveiller. La réforme sera jugée dans six mois — non pas sur sa mise en place, mais sur ses effets concrets. Si les revues débouchent sur des décisions réelles, ce sera une vraie innovation de gouvernance. Sinon, elles rejoindront le cimetière des réformes bien intentionnées que le Sénégal connaît bien.