— Parcours artistique Des années 1980 aux scènes du monde : un itinéraire hors du commun

Daddy Bibson n’est pas arrivé au rap par hasard. Dès 1988, alors que le hip-hop commençait à peine à s’implanter au Sénégal, le jeune Cheikh Bounama Coly fait ses premiers pas dans un paysage musical encore en friche. Il rencontre Xuman, et ensemble, ils forment le groupe Pee Froiss — une formation qui allait devenir l’une des plus emblématiques du rap dakarois.

C’est en 1996, avec la cassette Wala Wala Bok, que Pee Froiss s’impose auprès du grand public. Le projet, rapidement devenu une référence, contribue à poser les bases d’un rap local ancré dans les réalités sociales, politique et culturelles du pays. On y entend un rap qui parle à la rue, qui dit ce que les autres taisent, qui refuse les compromis.

Dans la foulée, Daddy Bibson participe à la fondation du collectif Rap’Adio, aux côtés de Keyti et Deug Iba. Ce regroupement jouera un rôle déterminant dans la structuration d’un mouvement hip-hop sénégalais autonome, critique et conscient.

Discographie solo — Œuvres majeures
    • 1998 Ku weet xam sa bopp Premier album solo
    • 2004 S.D.F. / Jassbu Consécration nationale
    • 2006 Ay Jundiou Flow et engagement au sommet
    • 2008 Sant Rek Maturité artistique
    • 2011 Miza  Jour Dernier album studio
    • 2014 Philadelphia History Mixtape — Retour de l’exil

Au fil de ses albums, Daddy Bibson s’impose comme un artiste à part entière, refusant les modes et les facilités commerciales. Son style — brut, précis, sans concessions — lui vaut le surnom de “le Général” dans le milieu, une reconnaissance qui dépasse largement les frontières du Sénégal.

— Engagement Une plume au service de la conscience et de la vérité

Ce qui distinguait Daddy Bibson dans le paysage rap sénégalais, c’était avant tout l’engagement indéfectible de ses textes. Jamais il ne s’est contenté de raconter la rue pour raconter la rue. Chaque projet était une prise de position, un acte politique, une interpellation lancée à la société sénégalaise tout entière.

De la corruption à l’injustice sociale, des dérives du pouvoir aux souffrances de la jeunesse, ses lyrics ne mâchaient pas leurs mots. Il parlait de ce que beaucoup voyaient mais que peu osaient nommer. Il était de ceux qui croient que le rap n’est pas seulement une musique, mais un langage de résistance et d’émancipation.

J’étais malade. Je me soignais à Philadelphie aux USA. Je suis diabétique. Je ne voyais plus et une de mes jambes était paralysée… Mais je suis revenu. Parce que j’ai encore des choses à dire.

Daddy Bibson, entretien accordé à L’Obs, 2018

Ses épreuves personnelles n’ont jamais altéré sa conviction. Installé à Philadelphie pour des raisons de santé dès le milieu des années 2000, il continuait de s’exprimer sur l’évolution du hip-hop et les mutations d’une société sénégalaise en pleine transformation. Même dans le silence des années de maladie, sa voix continuait de résonner à travers les textes qu’il avait laissés derrière lui.

Ces dernières années, il avait également orienté sa musique vers une dimension plus spirituelle et introspective, reflétant un intérêt croissant pour les thèmes religieux et personnels, tout en conservant cette légitimité absolue dans le milieu du rap qu’il avait bâtie décennie après décennie.

 

— Héritage Ce que Daddy Bibson laisse au hip-hop galsen

L’héritage de Daddy Bibson est immense, et il est d’abord humain. Des générations entières de rappeurs sénégalais ont grandi avec ses cassettes, ses albums, ses punchlines. Il était une référence morale autant qu’artistique — un rappel permanent que le rap peut être un art complet, exigeant, refusant toute démagogie.

Dans un paysage musical de plus en plus fragmenté et soumis aux injonctions des algorithmes et du streaming, la figure de Daddy Bibson incarnait une certaine idée du hip-hop originel : ancré, engagé, fidèle à ses convictions. Il représentait ce que le rap galsen avait de plus profond et de plus singulier — une tradition orale réinventée, une griotterie urbaine, une parole qui fait mal parce qu’elle dit vrai.

Son fils, qui a pris le relais de cet héritage musical, continuera de porter cette flamme. Et les textes de Daddy Bibson, eux, n’ont pas pris une ride.

— Réactions La communauté hip-hop rend hommage au Général

Dès l’annonce du décès — d’abord relayée par le rappeur Duggy Tee via un statut WhatsApp — les messages de condoléances et d’hommages ont afflué de toute la communauté hip-hop sénégalaise et au-delà.

DJ Bara Bou Nioul

« La scène hip-hop sénégalaise est en deuil suite au rappel à Dieu de Cheikh Bou Coly “Daddy Bibson”, figure majeure du rap galsen. Il s’est distingué depuis les années 1990 par son style engagé, son franc-parler et ses prises de position sur des sujets sociaux et politiques. »

Duggy Tee 

L’un des premiers à avoir partagé la nouvelle, en hommage silencieux à un frère de scène et de conviction avec lequel il avait bâti les fondations du rap sénégalais moderne.

Bakhaw Dioum

Parmi les nombreuses voix de la scène à avoir témoigné sur les réseaux sociaux, rappelant l’influence déterminante de Daddy Bibson sur leur propre parcours artistique.

L’émotion suscitée par sa disparition dépasse largement le cercle des initiés. Elle témoigne de l’ancrage profond d’un artiste qui avait su, tout au long de sa carrière, rester en contact avec son public, avec sa terre, avec ses convictions — même depuis les États-Unis, même dans la maladie.

Si le Général s’en est allé, sa parole, elle, demeure.
Et avec elle, l’empreinte indélébile d’un homme
qui a donné une voix à toute une génération.

INNA LILLAHI WA INNA ILAYHI RAJI’UN