Au Sénégal, aider sa famille — frères, sœurs, oncles, tantes, cousins, amis — est un devoir sacré dès que l’on perçoit un revenu régulier. Mais cette belle solidarité, héritée de nos ancêtres, peut aussi devenir un poids qui épuise celui qui donne, endort celui qui reçoit et ralentit le pays tout entier. Réflexion d’un regard sociologique et anthropologique sur la teranga et ses dérives.
Il existe chez nous un proverbe que l’on cite avec fierté : la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. C’est une belle parole. Elle dit notre grandeur, notre teranga, cette hospitalité qui fait que chez nous, personne ne dort le ventre vide tant que le voisin a du riz. Mais retournons doucement ce proverbe, et posons une question dérangeante : et si, à force de donner, la main finissait par se vider complètement ?
Pensez à cet homme. Il est fonctionnaire, cadre dans une entreprise, ou simplement quelqu’un qui a la chance d’un revenu régulier. Le jour de la paie, son téléphone s’allume. Un frère a un loyer en retard. Une tante doit être opérée. Un cousin veut un billet pour tenter sa chance ailleurs. Trois jours plus tard, son salaire a fondu comme le beurre au soleil de midi. Et le mois recommence. Cet homme, nous le connaissons tous. Peut-être est-ce vous.
Comprenons-nous bien : cette solidarité n’est pas un défaut, c’est une intelligence. Nos ancêtres ont bâti ce système parce qu’il n’y avait ni banque, ni assurance, ni retraite, ni sécurité sociale. Le réseau familial était l’État-providence. Tu déposes quand tu vas bien, tu retires quand tu vas mal. Cela a sauvé des générations de la misère et nous a évité les déchirures des sociétés où le vieillard meurt seul.
Le problème surgit quand ce système ancien rencontre l’argent moderne, le salaire, l’individu. Car celui qui gagne sa vie cesse peu à peu d’être une personne : il devient une ressource. Un guichet. Un point d’eau auquel tout le monde vient boire. Et tant qu’il y a de l’eau, on ne demande jamais comment va le puits.
Cet homme ne peut rien mettre de côté. Or l’épargne, c’est la graine du développement : sans graine, pas de moisson. Il ne peut ni se former, ni se soigner correctement, ni lancer son propre projet. Il porte tout le monde sur son dos — et lui-même n’avance plus. Le grand frère sacrifie sa propre vie pour que les autres tiennent debout.
Et le plus cruel : s’il réussit trop visiblement, les demandes augmentent. Alors il cache, il ment sur son salaire, il dissimule sa promotion. Dans quelle société faut-il cacher sa réussite pour avoir le droit de souffler ?
Quand le salaire ne suffit plus à nourrir toutes les attentes, certains complètent autrement, par des chemins qui ne sont pas droits. Et la société ferme les yeux : « il fait vivre toute sa famille ». La pression devient une excuse.
Le frein n’est pas seulement sur celui qui donne. Lorsqu’un jeune homme valide, intelligent, plein de force, sait qu’un oncle paiera toujours, que le cousin émigré enverra toujours, quelque chose se brise en lui : le ressort de l’effort. Pourquoi se lever tôt ? Il suffit de savoir demander.
Nous formons ainsi, sans le vouloir, des générations expertes dans l’art de recevoir, qui désapprennent l’art de produire. La solidarité, qui devait être un tremplin, se transforme en hamac. On s’y allonge, on s’y endort.
À l’échelle nationale, le pays épargne peu, donc investit peu, donc emprunte beaucoup. L’argent circule de poche en poche, horizontalement, au lieu de monter vers l’usine, le champ, l’atelier, l’entreprise. Et nos cérémonies — baptêmes, mariages, ngente, funérailles — engloutissent des fortunes. Des familles s’endettent pour offrir un spectacle d’un jour. Ce n’est plus de la solidarité : c’est une compétition de prestige qui ruine ceux-là mêmes qu’elle prétend honorer.
Surtout pas. Ce serait nous trahir nous-mêmes. L’écrivain Felwine Sarr nous le rappelle dans Afrotopia : pourquoi mesurerions-nous toute notre valeur à l’aune de l’accumulation, sur un modèle qui n’est pas le nôtre ? Une civilisation qui place le lien au-dessus de l’argent n’est pas en retard : elle a un autre projet.
Le vrai danger n’est pas la solidarité, mais la solidarité dévoyée. C’est la différence entre le don qui élève et la ponction qui appauvrit tout le monde, le bienfaiteur comme le bénéficiaire.
La vraie question n’est donc pas : faut-il aider ou ne pas aider ? Elle est : comment passer d’une solidarité de consommation à une solidarité de production ?
Ne tuons pas l’esprit du kër, de la grande maison. Branchons-le sur l’avenir, au lieu de l’épuiser dans le présent. La main qui donne est belle, mais une main qui se vide complètement ne pourra bientôt plus donner à personne.
Le vrai défi du Sénégal n’est pas de devenir égoïste — ce serait une défaite. C’est de civiliser sa propre générosité, de la faire passer du réflexe de survie à la stratégie de la prospérité partagée. Donnons. Mais donnons pour faire grandir, pas seulement pour faire durer.
Professeur Mb THIAM
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