LA LETTRE À CŒUR OUVERT (PRESQUE) ÉCRITE PAR KARIM WADE

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Durant mes 52 années de vie, j’en aurai passé 26 en prison. Je ne rentrerai pas au Sénégal pour y retourner. Le palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor ne vaut pas 138 milliards de FCFA. Et à la prison, j’ai assez donné.

“Je m’appelle Karim Meïssa Wade, ‘‘fils de’’, et j’ai ambitionné de devenir, un jour lointain ou prochain, président de la République. Je ne rentrerai pas au Sénégal. Parce que je fus le deuxième plus ancien prisonnier politique d’Afrique, après Mandela, en tant que prisonnier des activités politiques de mon père durant ses 26 ans d’opposition. Parce que, après, j’ai encore été le plus ancien prisonnier politique de Sunugaal, mis en geôle par le président Sall.

Je ne rentrerai pas. Bien que le combat politique est dans les gènes qui m’ont été légués. Mais, ne dois-je pas être un jour président ? Puisque la démocratie à Sunugaal est la sœur faussement jumelle en compagnie de laquelle je suis né, au terme d’une parturition aux forceps qui dura 26 ans. Mais, je ne rentrerai pas.

Avant d’être de son pays, on appartient à son enfance. Je suis un « fils de ». Je suis Karim, fils d’Ablaye Double V. Je suis né et j’ai grandi ‘‘fils de l’Opposant’’, pour ne devenir ‘‘fils du président’’ qu’à l’âge adulte, quand on n’est plus que de son enfance et que les hochets de la maturité ne peuvent plus vous faire oublier les manques des temps qui sont censés avoir été ceux de l’innocence. Mon père a été l’avant-dernier président de la République du Sunugaal, troisième du nom, pendant 12 ans.

Je suis âgé de 52 années. Durant ces cinquante-deux années de vie, le sait-on vraiment, j’aurai passé 26 ans en prison. Soit la moitié des années d’une existence qui en compte le double. Il n’y eut pas de hauts murs infranchissables, pas de barreaux à mes fenêtres, ni de menottes, encore moins de bracelet électronique à mon pied. Pour autant, cette longue incarcération fait de moi le plus ancien prisonnier politique d’Afrique, après Nelson Rohlilala Mandela, qui a été emprisonné durant 27 années, soit seulement douze mois de plus que moi.

Le père Tata Nelson, il eut l’avantage d’être incarcéré au vu et au su du monde entier, d’avoir des geôliers dotés de visages forcément patibulaires et de noms aux accents teutons ; il eut l’heur d’être l’époux de Winnie Madikizela qui avait le redoutable honneur d’être la mère de la Nation ; il put loger sur Robben Island où il avait le ciel pour seule limite ; ses déambulations insulaires avaient pour témoins des détenus comme lui et des gardiens de prison, c’est-à-dire des prisonniers tous autant qu’ils sont ; il eut le privilège d’être né dans une démocratie sélective d’Afrique où le droit de vote pour tous dut se gagner de son sang versé et non procéder d’un rite folklorique au motif d’un héritage-des-Quatre-Communes-où-trois-mille-citoyens-votèrent-dès-1848; le père Madiba, il lui fut donné de vivre dans un bagne à ciel ouvert et à l’échelle d’un pays où on ne s’embarrassait pas de pointer d’un doigt rose les citoyens de seconde zone qu’étaient les basanés ; et que sais-je d’autre encore ? Il en eut bien de la chance. Personne ne peut enfermer tout un peuple !

Mes fers me furent posés par des gens qui n’ont pas vraiment de visage, dont les noms impersonnels et multiples furent le pouvoir, les autorités, le Péhèsse, la majorité, les forces de l’ordre, l’administration, l’Etat, le Parti-Etat, le Système, ces gens-là,…

26 années durant, mon père fut le leader de l’opposition sunugalaise. 26 années au cours desquelles ma liberté fut conditionnelle, mes résidences toujours surveillées, et ma vie, pour tout dire, une prison qui n’eut rien de dorée et dont j’eus le douteux sacerdoce d’être le garde pénitentiaire, à qui vint la parole rare et le sourire parcimonieux. Durant 26 années, Ablaye Double V, mon père eut 7 vies. Durant ces 7 vies, je vécus des années de chien, dont tout le monde sait que chacune compte comme 7 années de la vie d’un homme.

L’opposant, mon père, fait aussi souvent de la prison, ça lui fait des vacances. Il sait jusqu’où ne pas aller trop loin. Alors, il y va, juste un peu trop loin. La rue publique entre en effervescence. La démocratie est menacée, décrète-t-on aussitôt en haut lieu ! La magistrature debout est sur le cul, la magistrature assise ne tient plus sur son séant. Le rituel est immuable. Sa valise est préparée à l’avance, par ma mère que je soupçonne d’avoir été prise dans les rets du fatalisme ambiant, devant les foucades révolutionnaires de son époux.

Ses emprisonnements sont annoncés par une coupure généralisée de la fourniture d’électricité, puis du téléphone, dans tout le quartier de Ponkk Eukk. A cette époque, à défaut d’être arabe, le téléphone était fixe, jamais portable, encore moins mobile.

Cellulaire était un adjectif qui n’était encore accolé qu’au fourgon de la police. Arrive donc le fourgon pénitentiaire. Il faut éviter que les militants de l’opposant soient rameutés à l’embarquement. Cela n’en fait que plus de monde à sa sortie, devant le portail du quadrilatère parfait de Beussreu, la prison de Kanddaru et ses cent mètres sur cent. Il sort, il lève les bras en V de la victoire, la foule hurle, le cortège s’ébranle vers Ponkk Eukk. C’est fini, jusqu’aux prochaines vacances de l’opposant à l’ombre de la corniche kanddaroise. Je n’eus jamais de vacances.

Quand la prison lui tarde, l’opposant choisit l’exil, cette autre forme d’aliénation de soi aux autres, tous ces autres dont il sait qu’il est l’élu des cœurs, pour une épiphanie qui peine à surgir et dont il doit varier les plaisirs de l’attente, qui est longue. La France est sa terre d’asile. Il y va et attend. Il passe des coups de téléphone. Il multiplie les rendez-vous. Il assiège les antichambres des cabinets ministériels. Il donne des interviews. Le peuple de la rue publique éteinte le réclame. Ses congénères de l’opposition se languissent du volcan qu’est mon père. Alors, il reprend l’avion en sens inverse, survole le nid de coucous, atterrit sur le tarmac assiégé de l’aéroport de Kanddaru et leur offre le V de la victoire. Les poitrines peuvent éclater d’un seul cri : changement. C’est mon père. Il ne changera pas. Non, ce n’est pas une vie.

‘‘Fils de l’Opposant’’, sous nos oublieuses tropiques, cela n’a alors d’équivalent que le statut de prisonnier. La vie de fils de l’Opposant est une détention préventive, dans un cordon sanitaire qui éloigne de vos miasmes mortifères tous les camarades, amis et fréquentations que pourraient contaminer les gènes revendicateurs qui vous ont été transmis par l’homme que vous appelez ‘‘mon père’’ et que presque tous les autres appellent de ce nom qui sonne comme une condamnation, pis une damnation, en tous les cas un défi à l’ordre public : « l’Opposant ».

L’attente du jugement est interminable, le verdict connu d’avance et le châtiment expié par anticipation. Pourquoi se donner la peine de vous traduire devant la barre ? Votre sentence ne put pas être une durée d’emprisonnement moindre que le temps que votre géniteur aura passé à contester l’infaillibilité du Calife Temporel de Sunugaal, dont il veut prendre la place.

L’Opposant va en prison ? Me voilà ‘‘fils de délinquant’’. Il part en exil ? Me voilà ‘‘enfant de déserteur’’. Il entre au gouvernement ? Me voici enfin promu à la suprême indignité de ‘‘fils de traître’’. Et plutôt deux fois qu’une !

Encarté de naissance, je suis et je reste. Je suis le premier militant encarté du Parti de la Demande Sociale Sunugalaise ; j’ai mieux qu’une carte de militant pour le prouver, j’ai mon nom, qu’il fallut porter comme une croix, sur une carte d’identité, un passeport, une liste d’appel des élèves, un affichage de résultats d’examens scolaires, un visage. Autant de documents de papiers et de chair, où mon nom apposé valait de les transformer en cartes de militant actif de l’Opposant.

Devant une administration quelconque, à l’embarquement des passagers d’un vol régulier au départ de Kanddaru, dans une fête d’amis dont la famille appartient au seul bon camp – j’en eus bien quelques-uns – et dans la maisonnée desquels il est question que je passe la nuit, jusqu’à ce que leurs parents, soucieux de connaître l’identité des marmots qu’ils vont héberger sous leur toit le temps d’un sommeil qu’ils espèrent réparateur, ne se rendent comptent de qui je suis : ce sont là autant de guichets où ma condition de « fils de l’Opposant » me fut rappelée. Comme une tache d’opprobre, le couperet tomba, à chaque fois que j’avais entraperçu le bonheur simple d’être un jeune comme les autres.

Ma prison ne fut pas dorée ; pour cela il eut fallu qu’elle ait des murs. L’espace vital où il me fut consenti de me mouvoir, dans la géographie de la maison familiale de l’Opposant, n’a jamais été que les mètres carrés que les autres militants du Parti de la Demande Sociale Sunugalaise consentaient à me laisser. Le salon familial, la cour de la maison, le trottoir, la rue vers la boutique de quartier, mes terrains de jeux domestiques furent toujours des lieux de meetings improvisés et de réunions sans fin pour la préparation du Grand Soir. L’Opposant était leur vie. Ils en étaient oublieux qu’il put avoir une vie.

Il fallut bien que j’aille à l’école, avec cette marque au fer, rouge de la couleur du beau diable qu’était l’Opposant. Ma part française fut mon rempart scolaire, l’obstination opposante de mon père fit le reste, mon sort était scellé : j’irais dans des établissements qui n’étaient jamais totalement sunugalais, sortes de concessions d’extraterritorialité où les programmes scolaires français, que je suivis, côtoyaient toujours les curricula locaux. J’étais en territoire national, dans des enclaves internationales. L’honneur paternel fut sauf, mon intégrité préservée des quolibets de camarades, la tranquillité morale de ma mère assurée et les murs de ma prison toujours aussi hauts.

J’obtins de poursuivre en France les trois dernières classes du lycée. A Kanddaru, les meilleurs lycées étaient publics, les coopérants techniques français, surpayés et de ce fait surmotivés, y pullulaient en gage d’excellence ; je ne pus aller dans un ces établissements scolaires, qui eut été pour moi l’arène d’une continuation des combats donquichottesques de mon père contre ceux du système, dont les fils occupaient les bancs du plus prestigieux des lycées publics en question. On m’exfiltra vers ma seconde patrie, la France. A 19 ans, j’y obtins mon bac. Ce n’était pas peu méritoire.

Apprendre ses leçons, réviser ses cahiers pour les examens, quand on a des solliciteurs permanents dont votre père est le répétiteur des rêves de révolution, ce n’est pas une enfance que je souhaite à mes pires ennemis. J’étais le premier militant, je devais comprendre mes camarades de partis, qui s’appelaient ‘‘frères’’ entre eux. ‘‘Camarade’’, le vocable précédent, était pris par les partisans conservateurs au pouvoir qui se réclamaient du socialisme sans jamais avoir contesté autre chose dans le monde que la place qu’ils estimaient leur être due au sein de celui-ci. Mais peut-on comprendre que le temps de votre père vous est compté, quand on n’est qu’un enfant ? Non, ce n’était pas une vie.

J’avais beaucoup trop de ‘‘frères’’. J’eus une enfance solitaire, c’est-à-dire que ma mère fut ma seule amie véritable. J’eus une jeunesse tout aussi esseulée, où les camarades de jeu n’étaient pas pléthore, et qu’il fallut bien combler par un animal de compagnie.

Je n’aurais pas pu avoir un chien. Au Sunugaal, le plus fidèle ami de l’homme eut trop fait d’ethnie toubab, c’était bien suffisant que l’épouse de mon père le fut. L’animal de compagnie fétiche des Sunugalais n’est pas le chien, mais bien le mouton. Je n’aimais pas les moutons, ils me rappellent trop les bipèdes qui reconduisaient, année après année, le système contre lequel mon père se battait, entreprise dont l’inanité finit de m’apparaitre comme certaine, lors de sa dernière tentative, qui s’avéra pourtant être la bonne. J’optai pour faire du cheval, le plus bel ami de l’homme.

La fusion solitaire entre le cavalier et sa monture me plut. Les cercles d’équitation sont des lieux de fraternité bourrue, dont la diversité de provenance des sociétaires a quelque chose du service militaire, entre fils de gens d’armes, enfants de palefreniers, gosses de notabilités et gamins d’expatriés toubabs, on peut y frayer avec la seule vérité simple des haies à sauter. Les rejetons de la haute et des politiciens au pouvoir n’aimaient pas faire du cheval ; ils avaient les bolides automobiles à leur portée, le rituel de leurs soirées en boite de nuit n’étaient pas, non plus, propices à un réveil matinal qui leur eut permit d’aller confronter leurs courbatures de fêtards au dos musculeux des équidés.

Plusieurs collaborations paternelles avec le gouvernement du système finissaient de m’ôter tout vrai espoir en sa victoire, que je redoutais destinée à rester illusoire. Le Grand Soir vint, à l’aube d’un matin de mars. J’en fus surpris, mais heureux. Il ne faut pas désespérer des masses. Le cauchemar s’acheva. Il fallut embrasser le rêve, en attendant le réel qui nous rattrape toujours.

Ils me reprochent de ne pas parler le joloffe, idiome national qui, dans l’espace des conquêtes publiques et des transactions privées, a relégué le butin de naguère qu’est la langue française à la portion congrue ? La belle affaire ! Pardon, le joloffe est une langue, et belle avec ça. Mais ‘‘Sopi’’, ‘‘Sopi’’…‘‘Sopi ! ’’.

N’eût été ce mot, ces deux syllabes qui créaient la terreur chez les bourgeois, je parlerais le joloffe à la perfection ! Sopi, le ‘‘changement’’ ? Sait-on combien cette perspective fait peur à un enfant, au jeune adolescent que je fus et qui dut vivre avec ce mot, non seulement dans la rue, mais au sein même de notre maison ? Sopi fut le cri scandé du scandale sans fin du projet de la foule en furie. Porter l’Opposant au minaret du palais présidentiel. L’incongruité était sans pareille, de voir en futur maître d’une lignée de hauts serviteurs de l’Etat, un quidam qui n’en fut jamais le disciple !

‘‘Sopi’’, c’était ‘‘Y en a marre’’ lancé aux grammairiens senghoristes, avant que les puristes de la langue de Voltaire ne cèdent la place aux rappeurs versificateurs. Du temps de mon enfance, Sopi et je sursaute, les militants, mes prétendus ”frères”, sont à Ponkk Eukk, devant la maison. Sopi, et je tressaille, on m’a reconnu en fils d’opposant dans la rue. Sopi et je défaille, l’Opposant va en vacances, enfin…en prison, je veux dire. Sopi au fronton d’un journal interdit, et mon père sera entendu et mis en garde en vue. Sopi, et ma mère n’en dort déjà plus. Sopi, et des attentats sont commis, des étudiants ne valident pas leurs examens, des pneus calcinés ornent les chaussées. Non, le joloffe a trop parlé à mes entrailles pour devenir la langue de mon cœur. Ma langue s’y est refusé, mon corps s’est trop figé d’entendre ces deux syllabes, qui portèrent longtemps odeurs de gaz lacrymogène, sons de matraques de policiers, et parfum d’absences.

Je ne rentrerai pas au Sénégal, qui n’est d’ailleurs pas mon pays natal, pour y retourner en prison. Le palais de l’avenue Léopold Sédar Senghor ne vaut pas 138 milliards de FCFA. Et à la prison, j’ai assez donné.”

Karim Meïssa Double V.

Lettre ouverte (presque imaginée) par Ousseynou Nar Gueye. Il est fondateur du site d’information Tract.sn et Directeur Général d’Axes & Cibles Com SARL

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