Depuis le 30 mars 2026, le secteur du transport routier sénégalais est à l’arrêt. Une grève reconduite jusqu’au 4 avril vient percuter de plein fouet les fêtes de Pâques, privant des milliers de fidèles chrétiens de leurs déplacements vers leurs villes d’origine.
Ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. La grève déclenchée par la Fédération des Syndicats des Transports Routiers du Sénégal (FSTRS) est l’aboutissement d’un long processus de frustration accumulée au sein d’un secteur laissé pour compte. Regroupant quatorze syndicats, la FSTRS a déposé un préavis de grève avant de déclencher le mouvement le lundi 30 mars 2026 pour 72 heures, reconduit depuis jusqu’au samedi 4 avril à minuit.
Les raisons invoquées par les transporteurs sont multiples et profondes. Elles dressent le portrait d’un secteur en déshérence, abandonné aux dérives de l’informalité et de la corruption.
La goutte qui a fait déborder le vase reste cependant d’ordre procédural : les syndicats ont dénoncé la présence lors des négociations d’un intervenant non signataire du préavis de grève, ainsi que l’absence initiale du ministre de tutelle, Yankhoba Diémé. Ils réclament des discussions exclusives avec les signataires légitimes. La FSTRS estime que l’État cherche à “tourner en dérision” son mouvement en refusant de la reconnaître officiellement.
“Nous avions entamé une grève de trois jours, mais jusqu’ici le gouvernement ne nous a pas appelés. Puisqu’il préfère se taire, nous allons prolonger la grève… elle peut aller jusqu’à devenir une grève illimitée.”
Le calendrier est cruel. La grève se déroule précisément dans les jours précédant Pâques, l’une des fêtes religieuses les plus importantes pour la communauté chrétienne du Sénégal, qui représente environ 5% de la population et notamment dans les régions de Ziguinchor, Thiès, Saint-Louis ou Fatick, où la présence chrétienne est significative.
Des milliers de fidèles devaient rallier leurs villages ou villes d’origine pour les célébrations de Pâques, célébrations qui impliquent des rassemblements familiaux, des offices religieux, des marchés de fête. Ces déplacements, souvent planifiés des semaines à l’avance, se heurtent désormais à un vide total des liaisons interurbaines et interrégionales.
À Saint-Louis, à Kaolack, à Louga, le constat est unanime : les gares routières sont silencieuses, les chauffeurs jouent aux cartes ou attendent. À Kaolack, les usagers se rabattent sur des charrettes et motos-taxis “Jakarta” qui ont profité de la situation pour pratiquer des tarifs “plus exorbitants que d’habitude”. Les familles se retrouvent prises en étau entre la cherté des alternatives et l’impossibilité de rejoindre leurs proches.
Les marchés de Pâques, où s’achètent habits de fête et produits alimentaires sont également perturbés. Les commerces dépendants du flux de voyageurs voient leur chiffre d’affaires s’effondrer. Travailleurs, écoliers, patients se rendant dans des structures de santé : tous subissent le contrecoup d’un bras de fer entre l’État et des syndicats qui refusent d’être ignorés.
Un contraste saisissant s’observe entre Dakar, où le mouvement a été globalement un échec grâce à Dem Dikk, l’AFTU, le BRT et le TER (renforcé de sept rames supplémentaires), et les villes de l’intérieur du pays, totalement paralysées. Cette fracture territoriale révèle les inégalités profondes d’un système de transport centré sur la capitale.
La situation exige du gouvernement une réponse à deux niveaux : une gestion immédiate de la crise et une vision à long terme pour moderniser un secteur structurellement fragile.
À court terme — dénouer la crise
Le ministre Yankhoba Diémé a demandé aux gouverneurs de “prendre toutes les dispositions utiles afin d’accompagner et de sécuriser les exploitants qui voudront poursuivre leurs activités”. Le CETUD a pour sa part confirmé la mobilisation totale des opérateurs publics dans la région de Dakar, mais aucune mesure spécifique n’a encore été annoncée pour les régions intérieures.
Cette grève n’est pas simplement un conflit de travail. Elle est le miroir d’un secteur du transport longtemps négligé, dont les acteurs se sentent invisibles aux yeux de l’État. En tombant sur les fêtes de Pâques, elle inflige une double peine à une communauté religieuse qui n’aspire qu’à vivre sereinement sa foi et sa culture. Le gouvernement a l’obligation morale et politique de trouver une issue rapide à cette crise, et surtout, de ne plus jamais attendre qu’un mouvement de grève paralyse le pays pour prendre au sérieux la voix des travailleurs du transport.
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