Face au recul du droit à l’avortement, des Américaines se tournent vers la stérilisation

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Depuis que le droit à l’avortement n’est plus garanti aux États-Unis, les Américaines sont de plus en plus nombreuses à effectuer des demandes de stérilisation. Face à la réticence de nombreux professionnels de santé refusant de pratiquer de telles interventions sur des jeunes femmes sans enfant, un mouvement est né en ligne pour que des patientes (parfois aidées de gynécologues) puissent s’échanger informations et contacts de médecins.

Leur corps, leur choix. Depuis la décision de la Cour suprême des États-Unis, le 24 juin dernier, d’enterrer l’arrêt Roe vs Wade qui depuis près d’un demi-siècle leur garantissait le droit à avorter, les Américaines sont de plus en plus nombreuses à avoir recours à la stérilisation par ligature ou ablation des trompes.

Souvent, elles le savent depuis longtemps : elles ne veulent pas d’enfant, et la ligature tubaire – parfois appelée tubectomie – apparaît alors à leurs yeux comme une panacée. Mais leur jeune âge leur fait perdre toute crédibilité face à des médecins réticents à l’idée de réaliser sur elles une procédure permanente à l’effet contraceptif immédiat.

L’arrêt Dobbs (2022) de la Cour suprême des États-Unis, qui réforme Roe vs Wade (1973) sur la question de l’avortement, a achevé de les convaincre de se battre pour obtenir cette procédure qui leur permettra de ne jamais avoir à défendre, devant des médecins ou des juges, leur refus de la maternité.

Les méthodes de stérilisation dont il est question :

  • La ligature des trompes

Parfois appelée ligature tubaire (ou tubectomie), cette intervention chirurgicale destinée aux femmes majeures ne souhaitant pas (ou plus) concevoir d’enfant, a pour but d’empêcher mécaniquement les spermatozoïdes d’accéder à l’ovocyte en sectionnant ou en coagulant la trompe en appliquant un clip ou un anneau. L’effet contraceptif est donc immédiat.

Cette procédure, permanente, permet néanmoins toujours des grossesses par fécondation in vitro (FIV).

  • La salpingectomie

Unilatérale ou bilatérale, elle implique l’ablation des deux trompes de Fallope. On y a généralement recours pour prévenir certains cancers comme celui de l’ovaire. Cet acte chirurgical est également réalisé dans un but contraceptif.

  • L’hystérectomie

Il s’agit d’une procédure chirurgicale qui consiste à enlever l’utérus.

« Le choix le plus évident », mais pas soutenu par tous

« Ça a vraiment été un signal d’alarme pour moi », explique Frances, 24 ans, habitant.e de Des Moines, dans l’État de l’Iowa. « L’avortement y est toujours légal, mais je ne veux pas compter sur cela si je devais tomber enceinte », explique-t-iel à France 24, se disant préoccupé.e par le fait que ce droit puisse être supprimé à tout moment.

Se définissant comme non binaire – personne dont l’identité de genre ne s’inscrit pas dans la norme binaire homme/femme, estimant être entre les deux, un « mélange » des deux, ou aucun des deux –, Frances revendique le droit de « ne pas avoir à passer par le processus très féminin de la grossesse ».

« C’est le choix le plus évident pour moi », assure-t-iel. Le rendez-vous est donc pris : le 1er novembre prochain, ses trompes, ces tuyaux qui relient les ovaires à l’utérus et servent à transporter les ovules pour la fécondation, seront ligaturées.

Le chemin qui l’a mené.e à cette intervention ne fut pas un long fleuve tranquille et, comme bien d’autres patientes, il lui a fallu faire des pieds et des mains pour voir sa demande prise au sérieux. La première fois qu’iel la formule, Frances a 21 ans, est déjà sûr.e de ne pas vouloir d’enfant et réclame une contraception permanente. Mais sa gynécologue refuse, sûre qu’iel changera d’avis. « À la place, elle m’a aidé.e à choisir un stérilet. »

Ces doutes, cette remise en question de la capacité des jeunes femmes à faire des choix raisonnables pour leur corps est le lot de bien des patientes.

« Il y a neuf ans, quand j’ai eu 18 ans, j’ai essayé de me faire ligaturer les trompes. Quatre médecins différents m’ont dit non parce que ‘mon mari, un jour… [pourrait vouloir des enfants]' », écrit une utilisatrice de TikTok sous une vidéo de la Dre Franziska Haydanek, gynécologue connue en ligne (@pagingdrfra, sur TikTok) pour communiquer en faveur du libre choix des jeunes femmes à opter pour la stérilisation.

« Des conseils pour celles d’entre nous qui essaient d’obtenir une hystérectomie ? », demande une autre internaute intéressée, elle, par l’ablation de l’utérus. « Parce que je jure que certains de ces médecins ont pensé que je leur demandais de découper leur propre utérus ! »

Sarah Salkowski, 24 ans, a subi une salpingectomie bilatérale – l’ablation des deux trompes – en mars dernier. Dans un article, elle explique avoir dû faire face au scepticisme de son gynécologue, qui a plusieurs fois remis en question son choix de se faire stériliser, lui demandant ce qui se passerait si elle trouvait l' »homme parfait », et qu’il voulait des enfants avec elle.

La jeune femme, habitante du Michigan (Midwest), a été stérilisée trois mois avant la décision Dobbs, mais déclare que les menaces répétées vis-à-vis de l’accès à l’avortement aux États-Unis avaient influencé sa décision.

De son côté, si Frances a obtenu ce qu’iel désirait, la médecin qui effectuera finalement sa tubectomie l’a néanmoins interrogé.e pendant une heure et demie sur cette volonté. « Elle a fini par accepter parce que je ne voulais pas lâcher prise », raconte-t-iel, ajoutant que la gynécologue est allée jusqu’à lui demander les coordonnées de son psychiatre pour s’assurer qu’iel était « sain.e d’esprit ».

« Je lui ai dit que si elle refusait l’intervention, je continuerais à demander à d’autres médecins jusqu’à ce qu’on respecte mon choix. »

Sam, 34 ans, vit, elle aussi, dans le Michigan et a récemment subi une salpingectomie. Elle a commencé à se renseigner sur cette procédure auprès de son médecin de famille peu après que le projet d’abrogation de l’arrêt Roe vs Wade a été divulgué à la presse.

« Au départ, ma médecin était un peu hésitante, car mon mari avait déjà été stérilisé », raconte-t-elle. « Elle m’a demandé pourquoi j’avais besoin de cela si mon mari avait lui-même déjà eu recours à une vasectomie, et j’ai répondu : ‘Parce que je veux avoir le contrôle de mon propre corps.' » Une phrase percutante à laquelle la médecin de Sam n’a pu répondre. « Elle m’a directement orientée vers un cabinet de gynécologie local. »

Une protection en cas de violences sexuelles

Dans ce processus, Alexis a eu plus de chance. « Le premier médecin que j’ai consulté a approuvé mon opération, de sorte que je n’ai pas eu à me battre contre des refus comme j’ai vu tant de femmes le faire », raconte-t-elle.

Âgée de 23 ans, elle vit dans l’Ohio et a eu recours à une salpingectomie bilatérale il y a tout juste une semaine. « Lorsque l’arrêt Roe vs Wade a été annulé, j’ai réalisé qu’à moins de faire quelque chose de ‘drastique’ ou de plus permanent, je n’étais pas à l’abri d’un problème avec ma contraception », poursuit l’assistante juridique.

Or, l’État du Midwest dans lequel elle vit ne permet pas forcément ce genre de « problème ». Dans l’Ohio, la décision de la Cour suprême de ne plus garantir le droit à l’avortement a immédiatement permis l’entrée en vigueur d’une loi interdisant d’avorter après six semaines de grossesse, y compris en cas de viol ou d’inceste.

C’est ainsi qu’en juillet dernier, une fillette de dix ans a été contrainte de changer d’État pour avoir recours à un avortement après être tombée enceinte de son violeur. Elle s’est rendue dans l’État voisin de l’Indiana où l’accès à l’IVG, bien que fortement menacé, est pour l’instant encore légal jusqu’à 20 semaines de grossesse.

La législation est aussi dure dans le Michigan, explique Sam. « Le statut légal de l’avortement y est menacé », dit-elle. Bien qu’une injonction empêche son application temporaire, une loi de 1931 interdit tous les avortements, y compris pour les grossesses résultant d’un viol ou d’inceste, sauf ceux destinés à sauver la vie de la mère.

Parce que même des circonstances aussi terribles qu’un viol ne les préserveront pas de devoir batailler pour mettre fin à une grossesse non désirée, des Américaines gèrent ce nouveau risque en considérant la stérilisation comme un moyen de se protéger. C’est ce qu’explique Frances, qui précise que bien que son partenaire ait envisagé de recourir à une vasectomie – stérilisation masculine – pour partager la charge contraceptive, iel voulait dans tous les cas se faire ligaturer les trompes « en cas d’agression sexuelle ».

Solidarité en ligne entre patients… et gynécologues

Assistant à la régression de leurs droits depuis la décision de la Cour suprême, les femmes s’épaulent sur les réseaux sociaux où de nombreux groupes, comptes et discussions naissent sur le sujet. C’est grâce à cette solidarité qu’Alexis a pu rassembler des informations et arriver pleine d’assurance à son rendez-vous. « Je m’attendais à un combat avec mon gynécologue, mais j’y suis allée avec un tas de connaissances acquises auprès de la Dre Franziska Haydanek. J’avais des réponses à toutes les questions soulevées par mon médecin », raconte-t-elle. « Satisfait que j’aie fait mes recherches, il n’a pas essayé de me faire changer d’avis et m’a soutenue. »

Il y a deux ans déjà, sur Twitter, Amy Lasky, gynécologue-obstétricienne de l’État de New York, avait appelé les jeunes femmes de plus de 21 ans sûres de ne pas vouloir d’enfant à la contacter si leur médecin leur refusait une ligature des trompes. « C’est votre corps, vos décisions reproductives », écrivait-elle.

Fin juillet, Amy Lasky réitérait son soutien aux femmes désireuses d’avoir recours à la stérilisation dans un tweet visant à recenser dans les commentaires des noms de médecins enclins à accepter cette procédure.

En mars, après la publication de son article, Sarah Salkowski, fraîchement stérilisée, a quant à elle lancé un fil de discussion Reddit sur lequel elle propose de répondre aux questions sur la procédure qu’elle vient de subir. Un fil qui a notamment servi à Frances. « J’ai bien regardé le post Reddit qui circulait », confie-t-iel à France 24, ajoutant avoir également été aidé.e par le site NorugratsNoragrets, créé « en réponse à des lacunes dans les ressources spécifiques à la stérilisation féminine », comme l’explique la page d’accueil.

Du côté de TikTok, Franziska Haydanek s’est fait un nom en évoquant, en vidéo, le sujet de la stérilisation. De son initiative, une liste a également été créée et circule en ligne. Elle recense les médecins « disposés à pratiquer une ligature des trompes sur n’importe quel.le patient.e, âgé.e de 21 ans ou plus, quel que soit son état civil ou le nombre d’enfants ».

Dans la semaine qui a suivi la décision de la Cour suprême de révoquer Roe vs Wade, la liste s’est élargie à plus de 1 000 gynécologues prêts à effectuer des stérilisations. Au 23 août, ce nombre était passé à plus de 1 350 médecins.

Une procédure onéreuse, dont la prise en charge dépend des assurances

Le soutien des médecins est précieux, mais face à toutes ces embûches, celui des proches l’est tout autant.

« Ma mère est très favorable à mon choix, et également très favorable au droit à l’avortement », raconte Sam. Mes trois belles-sœurs et plusieurs cousins m’ont tous écrit pour me soutenir dans ma décision. Je crois que mon père est un peu déçu, mais il n’a pas exprimé son opposition. » Seuls ses beaux-parents, très conservateurs sur le plan sociétal, ne sont pas au courant.

« Mes parents ont été très impliqués dans ma prise de décision et m’ont entièrement soutenue », explique Alexis, évoquant la présence et l’aide de ses parents et de son petit ami au moment de l’intervention, puis pendant sa convalescence. Du côté de Frances, la situation est bien différente. Seules sa sœur et l’une de ses tantes sont au courant de l’intervention chirurgicale qu’iel s’apprête à subir. « Je suis nerveux.se à l’idée de le dire à mes parents, même s’ils savent que je ne veux pas d’enfants humains », explique-t-iel, précisant avoir trois chats, ce qui lui semble déjà bien suffisant en termes de parentalité. « J’ai l’intention de leur dire juste avant ou après l’opération. »

Si iel appréhende leur réaction ? Oui, dit-iel. « Je m’inquiète surtout du pire scénario : ils pourraient me virer de leur assurance, puisque j’en bénéficie grâce au travail de ma mère. »

Car la seule véritable inquiétude que Frances éprouve à l’approche de sa tubectomie est de s’assurer qu’iel peut bel et bien payer l’intervention. Son assurance devrait en payer la majeure partie – le coût d’une telle opération s’étend en général entre 3 000 et 6 000 dollars – et Frances n’aurait alors à débourser que 200 ou 300 dollars.

Cependant, cette information quant à la participation de son assurance ne sera donnée que peu de temps avant l’intervention, dit-iel. Une incertitude qui alimente son stress et vient ternir sa joie à l’idée de faire ce choix pour son corps. Les patients utilisant Medicaid, le programme d’État fédéral fournissant une assurance maladie aux individus et aux familles à faibles ressources, connaissent le même type d’obstacle. Pour que l’assurance couvre la stérilisation, ils doivent attendre au moins 30 jours après avoir donné leur consentement pour planifier l’intervention chirurgicale.

« La prise en charge dépend des compagnies d’assurance, mais aussi de la manière dont le médecin code l’intervention », précise Alexis, patiente mais aussi assistante juridique. « Pour la plupart des assurances, si le médecin code l’intervention comme une ‘procédure de contrôle des naissances’, elle est entièrement couverte. En revanche, si elle est codée comme un autre type de procédure, elle peut coûter plusieurs milliers de dollars. »

Dans le cas d’Alexis, son assurance a entièrement couvert l’intervention qu’elle a subie, et elle n’a pas eu à attendre pour être fixée sur son sort.

Aux États-Unis, les chiffres des stérilisations demandées après la révocation de Roe vs Wade ne seront connus que l’année prochaine, selon le Guttmacher Institute, qui fournit des statistiques sur le contrôle des naissances et l’avortement aux États-Unis et dans le monde.

D’ici là, nul doute cependant des effets de la décision de la Cour suprême sur la demande de contrôle des naissances. Dans le magazine Time, fin juillet, la Dre Diana N. Contreras, responsable des soins de santé à la Planned Parenthood Federation of America – équivalent américain du Planning familial –, déclarait que du 24 juin au 14 juillet, l’organisation avait enregistré une augmentation de 21 % des rendez-vous de contrôle des naissances, et une augmentation de 41 % pour ceux concernant une pose de stérilet (dispositif intra-utérin).

« Je n’ai jamais été aussi heureuse d’être stérile », conclut quant à elle Sarah Salkowski, dans son éditorial sur Medium. Sa colère est désormais dirigée contre les professionnels de santé de tout le pays qui refusent de réfléchir à leur hostilité envers le concept même de femmes sans enfants, dit-elle. « Contrôler le corps des femmes et les condamner à se reproduire contre leur gré est une pratique cruelle. »

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