Crise ukrainienne: «Une tentative de redéfinition de l’ordre international»

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Les tensions autour du dossier ukrainien ne cessent de monter entre la Russie et les pays occidentaux. Vladimir Poutine persiste à déclarer ne pas avoir d’intention belliqueuse envers son voisin. Entretien avec Julien Théron, enseignant en conflits et sécurité internationale à Science Po Paris.

RFI : Depuis quelques jours, et à plusieurs reprises, est évoquée la possibilité d’une invasion russe en Ukraine dans les jours à venir. Comment le président américain Joe Biden peut avancer ce genre de dates ? 

 Il y a plusieurs raisons. La première, c’est bien sûr une raison de renseignements. Le président américain est à la tête d’un pays qui possède un réseau de renseignements extrêmement vaste. Ce sont bien sûr des éléments discrétionnaires dont nous ne disposons pas.

Le deuxième élément, c’est le renforcement de la capacitaire militaire russe autour de la Russie sur lequel nous disposons d’éléments : il y a du renseignement « de porte ouverte », avec des images satellites. Et effectivement, le renforcement continue. Des canons à longue distance qui vont arriver, de nouveaux hélicoptères, des bâtiments d’intervention qui arrivent en mer Noire, qui étaient passés en Méditerranée. Ces éléments montrent que l’on va atteindre un niveau capacitaire où la Russie est tout à fait capable d’intervenir en Ukraine.

La troisième raison est diplomatique. Au regard des descriptions et des négociations, on s’aperçoit bien que la Russie ne fléchit absolument pas sur ses revendications initiales et que tous les efforts diplomatiques des États-Unis, de l’Otan, de la France, de l’Allemagne ne font pas du tout mouche. Il est donc effectivement tout à fait envisageable que l’on arrive à un conflit.

Vous dites « envisageable ». Est-ce qu’une attaque par la Russie en Ukraine est crédible et imminente ?

Qu’elle soit crédible, oui. C’est tout à fait envisageable. Pourrait-elle être efficace ? Ça, c’est une vraie question. C’est une question militaire, une question qui agite même les cercles scientifiques et analytiques de la guerre contemporaine. Par exemple, lorsque la Russie a attaqué la Géorgie en 2008 – et elle a une armée bien plus capable aujourd’hui –, ç’a été une incursion : ils se sont arrêtés avant Tbilissi, vers la ville de Gori. Ils ne sont pas allés plus loin. Ils ont limité leur action pour faire pression sur la Géorgie et sur la communauté internationale. 

En Syrie, ils ont déployé un minimum de forces avec un maximum d’impacts, en utilisant beaucoup l’arme aérienne pour éviter les dégâts au sol. Or là, on voit que ce n’est pas du tout le cas. Il y a énormément de blindés. On s’est même aperçu qu’il y avait des structures pour protéger les blindés face aux drones turcs achetés par l’Ukraine. On s’aperçoit donc qu’ils se préparent à une attaque au sol. Ou du moins qu’ils l’envisagent. Et là, ça interroge beaucoup. Parce qu’en cas d’attaque au sol, les forces ukrainiennes sont beaucoup plus organisées et préparées qu’en 2014, lors de l’attaque sur la Crimée. Et surtout, même la population se prépare à une guerre de guérilla.

Cela ne pourrait pas être comme la Syrie, ni même comme la Géorgie. Dans ce cas – des différents entretiens que j’ai pu avoir à Kiev –, il est fort probable que la Russie soit en situation de s’embourber en Ukraine. Cela pose donc la question de la pertinence d’une intervention militaire au sol.

Dans ce cas, quel est l’intérêt de la Russie de manifester ce genre de force militaire si c’est pour « s’embourber » ? À quoi s’attend Moscou ? À ce que l’Occident fléchisse par rapport à elle sur ses intentions au niveau de l’Otan ? Quel est le but de la Russie ?

Cela paraît en effet tellement paradoxal que même des militaires russes auraient questionné la facilité d’intervention. Cela ne veut pas dire qu’ils n’iraient pas. On peut quand même voir deux éléments très intéressants pour Moscou en cas d’intervention.

Le premier, c’est de redessiner la manière dont on fait les relations internationales. Il s’agit ici d’attaquer un pays qui n’a même pas directement de rapport avec les revendications, qui portent sur l’extension de l’Otan. Nous sommes dans une situation où l’Ukraine se retrouve au milieu d’une grande stratégie qui concerne le rapport de la Russie avec l’Occident. Si l’on mène une opération militaire comme ça, cela veut dire qu’on peut recourir à la force armée pour faire valoir un certain nombre de ce qu’on considérerait de droits sur d’autres pays. Il s’agirait d’une modification de l’ordre international. Ça, c’est très important. 

Le deuxième élément qui pourrait intéresser Moscou, c’est de transcrire dans la réalité une dialectique qu’elle opère tout le temps auprès des Russes. À savoir : l’Otan est contre nous, l’Otan est une menace, l’Otan va nous envahir, la Russie est attaquée. Naturellement, aucun pays de l’Otan n’a envisagé d’attaquer la Russie depuis 30 ans. Mais ce discours peut éventuellement finir par s’essouffler s’il n’y a pas de crise. Or, le Kremlin se trouve dans une situation socio-économique délicate. Des élections approchent. Cela peut être le moyen de regagner ce qu’il s’était produit en 2014 au moment de l’annexion de la Crimée, c’est-à-dire un petit « boost » de popularité.

Si la Russie franchit la frontière, que fera l’Otan concrètement ? 

L’Otan a positionné quelques centaines et quelques milliers de troupes dans des États membres. On a vu que les Britanniques et les Américains, en procurant des armes de défense anti-tanks à l’Ukraine, avaient déployé quelques soldats formés aux systèmes d’armement. Ce ne sont pas des soldats de combat. Les combattants, eux, se trouvent dans les pays de l’Otan de l’Est, notamment dans les pays baltes, en Pologne. Il s’agit de les rassurer que l’éventuel conflit en Ukraine ne déborde pas chez eux. Ils sont inquiets et ils ont des raisons historiques de l’être.

L’Otan n’a aucune intention d’aller combattre la Russie en Ukraine. Le Kremlin parle de provocation, mais il n’y a absolument aucune provocation dans le fait de positionner, à la demande de ces États, quelques centaines ou milliers de troupes pour les rassurer au regard de la crise actuelle. L’Otan n’envisage ni de combattre la Russie ni d’entrer en Ukraine. Les pays de l’Otan prendraient des sanctions essentiellement économiques à l’égard de la Russie, et les États membres, pas nécessairement en tant qu’Otan, fourniraient à l’Ukraine les moyens de se défendre. 

En cas d’invasion en Ukraine, peut-on imaginer la Chine – grand allié de la Russie  déclencher un autre potentiel point de conflit de son côté ? 

En relations internationales, il existe une notion très importante : le précédent. Le droit international se fonde sur ce que l’on appelle le droit coutumier. N’importe quel précédent peut avoir un impact sur une autre situation. On peut donc faire des analogies – qui ne sont que des analogies. La situation en Crimée et la situation de Taïwan ne sont pas les mêmes. La Crimée n’était pas une île autonome comme peut l’être Taïwan, avec un gouvernement propre, par exemple. Nous n’avons pas une situation homologue, on peut la considérer comme analogue, avec l’usage d’une intervention comme étant un moyen de faire valoir son bon droit. De ce point de vue-là, les Chinois peuvent avoir intérêt à soutenir Moscou afin de pouvoir avancer dans la défense de leurs propres intérêts. 

Samedi, le fait qu’un sous-marin américain a apparemment été éconduit des îles Kouriles – qui sont elles-mêmes l’objet d’une dispute entre le Japon et la Russie depuis la Seconde Guerre mondiale – montre que la montée des tensions peut conduire, de l’autre côté du continent eurasiatique, à un engrenage vers d’autres tensions. On ne parle pas, là, de Troisième Guerre mondiale, avec la création de fronts conventionnels, parce qu’on reste dans des situations où les grands blocs essayent de s’éviter. C’est la manière dont on fait beaucoup la guerre aujourd’hui et on s’aperçoit qu’il y a des montées de tensions avec des risques d’accrochages. 

On ne parle pas de Troisième Guerre mondiale, mais dans quel genre de climat se trouve-t-on ? Un climat de guerre froide ? 

Certains experts pensent à l’idée d’une Troisième Guerre mondiale. Mais si l’on parlait de cela, il faudrait le considérer dans la guerre contemporaine, c’est-à-dire pas avec des fronts « classiques ». Nous sommes dans une situation où il y a un réalignement de puissances autoritaires, la Russie et la Chine, qui se trouvent en situation de pouvoir mettre l’Occident face à un défi afin de redessiner l’ordre international qui est fondé sur la démocratie, les droits de l’homme, l’État de droit, et de pouvoir contester cela non seulement dans leurs ordres internes, mais aussi dans différentes zones de la planète où ils ont des intérêts. Ils ont bien l’intention de casser ce qui serait un monopole occidental, et c’est déjà en cours.

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