Intoxication par la hâte, la périlleuse nécessité de s’informer au Sénégal (Par Abdou Lahad Diakhaté)

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Saviez-vous que le monde a reçu lors des deux dernières années plus de quantité d’informations qu’il n’en a reçu de tout temps. Nous vivons dans un gigantesque magma d’informations dont il n’est pas toujours facile de s’extirper. La quantité d’information disponible s’est accrue de manière exponentielle avec l’avènement du digital et du social média, et quant à la qualité, pas toujours facile de la repérer à travers l’offre informationnelle.
Nous sommes nombreux à affronter des situations de consommation d’informations où irritation, mécontentement et sentiment d’abus traduisent la perception que nous ne recevons pas forcement des informations utiles que nous pensons être en droit d’attendre. Nous sommes envahis et submergés par des flux d’informations que nous ne sommes pas en mesure de digérer. Souvent autodidacte ou avec un niveau de scolarisation relativement faible, le Sénégalais semble aujourd’hui se perdre dans une hyper connaissance du présent qui l’empêche de préparer l’avenir, de la visualiser et d’en voir venir les véritables enjeux. Il ne vit plus à l’aire du réel, plongé dans une bataille de communication où le premier piège tendu au consommateur est la confusion entre information, connaissance et compréhension. C’est alors que, l’impression de savoir étant plus dangereuse que le fait de ne pas savoir, nous sommes devenus nombreux dans des forums, grand places ou plateaux de télévision à révéler des symptômes de l’effet Dunning-Kruger. Aussi appelé effet de sur-confiance, il s’agit d’un biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence. Quand une société en arrive à un tel niveau où elle ne parvient plus à vivre ses propres valeurs, elle a tendance à les sublimer dans des discours et le plus souvent ceux qui connaissent et qui doivent véritablement parler n’ont plus droit au chapitre car la majorité éblouie par la surabondance d’information pense détenir la raison et de ce fait occupe en permanence l’espace médiatique.
Les facilités conférées aujourd’hui par la technologie pour la collecte des informations conduisent à une certaine “pathologie de l’information”. Elles poussent toujours davantage à se consacrer à cet exercice dont les résultats sont certains : l'”infobésité” s’engraisse d’elle-même. En réalité le risque de l’immédiateté de l’information apporte essentiellement de l’émotion qui aveugle et cela devient inquiétant quand bon nombre de rédacteurs, au sommet de leur niveau d’incompétence et d’irresponsabilité, s’aventurent dans la quête du sensationnel et des effets spéciaux à travers des sujets jusque-là préservés dans la plus grande délicatesse de notre intelligence à vivre ensemble. Le “best-seller” est systématiquement recherché à travers des articles qui traitent de la religion, des confréries et des clivages politico-géographiques, ceci avec une forte tendance à désinformer, déconstruire et notamment vouloir stigmatiser et opposer les religieux avec la République. Ces derniers à qui nous devons reconnaissance et estime, continuent somme toute à s’ériger comme bouclier contre la fracture sociale qui a toujours menacé l’équilibre entre nos villes et nos campagnes. Ces ultimes remparts de l’équité sociale exercent à leur propre frais des prérogatives de l’État en ce qui concerne la réduction des inégalités, l’érection d’infrastructures communautaires de base (poste de santé, hôpital, forage, établissements scolaires délivrant des diplômes allant jusqu’au baccalauréat) mais également ils sont à l’origine d’entreprises licites et pourvoyeuses d’emplois (agriculture, élevage, boulangerie etc..). C’est dire que la surinformation et particulièrement celle non maitrisée, à laquelle semble nous exposer notre inculture digitale, a tendance à se conjuguer avec un fort risque de désinvestissement pour la chose commune, l’anéantissement des efforts en faveur d’une cohésion nationale et surtout elle menace dangereusement l’ancrage de notre pays à des valeurs culturelles et religieuses.
Le monde est plus incertain aujourd’hui qu’hier. Probablement en raison de cette hyper abondance de l’information mais également de l’interconnexion croissante des individus, qu’elle soit virtuelle ou physique. Cette interconnexion peut provoquer des réactions en chaines imprévisibles, l’expression “Quand ça éternue dans les réseaux sociaux… la République s’enrhume” vaut désormais plus qu’une certitude. Un coup d’œil sur le rétroviseur nous montre à quel point notre attitude vis-à-vis des instants de consommation de l’information est devenu important, c’est ainsi que nous verrons que le krach boursier de 1929 par exemple ne frappe véritablement les pays européens qu’en 1931, alors que la faillite de Lehmann Brother en 2008 affecte dans la nuit toutes les économies mondiales. L’éruption du volcan Eyjafjoll en Islande, qui n’aurait intéressé hier qu’une poignée de caribous, entraine en mars 2010 d’importantes perturbations dans le transport aérien mondial, des annulations de vols jusqu’en avril et des conséquences inattendues sur le commerce international. C’est ainsi que l’épidémie de peste au 14e siècle a fait payer à l’Europe un lourd tribut, des chiffres d’une mortalité record et dont les impacts au plan socio-économique n’égaleront en rien la crise sanitaire du corona virus avec près de de 3,9 milliards d’êtres humains confinés en avril 2020 et presque toute l’économie Européenne a l’arrêt. La vitesse et les interdépendances des nouveaux environnements sont les sources de leur complexité […]. Une nouvelle vague de technologies Internet, Smartphone, réseaux sociaux fondées sur la connectivité produit des situations de plus en plus complexes et c’est la raison pour laquelle notre société a besoin de procéder à un désengagement intentionnel par rapport à certains contenus afin de bien s’informer et bien se faire informer.


Abdou Lahad DIAKHATÉ

29>abdoulahad7948@gmail.com