Babacar DIAGNE recadre les détracteurs Du CNRA : “Il y a une grosse méprise, notre travail commence quand c’est diffusé”

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transmediatik.com –Le président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) monte au front. Dans cet entretien accordé à “VOX POPULI”, Babacar Diagne recadre les pourfendeurs de l’organe qu’il dirige et assène ses vérités sur la marche des médias au Sénégal.


Est-ce que le Conseil national de régulation de l’audiovisuel que vous présidez a toutes les armes pour mener à bien sa mission ?
Vous savez, les moyens ne suffisent jamais. Disons que nous avons l’essentiel, et nous sommes en train d’acquérir d’autres moyens pour être au niveau qu’il faut pour pouvoir exécuter la mission correctement.


Où en êtes-vous avec le projet de mise en place de la Haute autorité pour la régulation et le contrôle de l’audiovisuel ?
Tout se passe bien. Il y a le TDS qui est déjà installé. Nous avons déjà signé la convention qui nous lie à TDS, qui est en train de travailler avec comme bras armé EXCAF. La TNT est mise en place progressivement. Au moment où je vous parle, ils ont déjà fait beaucoup de régions. Il ya très peu de régions qui restent. Nous avons terminé les conventions et les cahiers de charge. Ce week-end-ci, on met la dernière main. Toutes les chaînes de radios et de télévisions vont signer une convention avec le régulateur. Nous ne faisons pas de fixation ou de fétichisme sur les noms. Il y a eu plusieurs dénominations. Nous continuons de réfléchir sur ça. L’essentiel est que le régulateur ait les prérogatives qu’il faut pour assurer sa mission. Vous savez, toutes les chaînes diffuseront gratuitement dans la TNT. C’est l’État qui prend en charge avec TDS. A l’époque, un émetteur nous coûtait jusqu’à un million.


Depuis quelque temps, on remarque une récurrence des saisines de votre organe contre des séries jugées déviantes comme “Infidèles”. On vous accuse de ne pas faire un travail de contrôle en amont. Qu’en est-il réellement ?
C’est une question très importante. Dès fois, j’ai été quelque peu déçu de voir des sommités intellectuelles faire des amalgames. J’ai vu dans un journal de la place, un professeur, dans une grande université au Sénégal, dire que le régulateur devrait bien visionner ces séries qui passent, voir le contenu, avant diffusion. J’ai même entendu un prêcheur que j’aime bien, Oustaz Alioune Sall, dire qu’il pointe du doigt le CNRA qui, selon lui, doit tout visionner. Mais, c’est une grosse méprise. Le régulateur ne doit pas faire ça. Ce n’est pas un hasard qu’on nous appelle le gendarme de l’audiovisuel. Le gendarme est dans la circulation. Quand vous doublez à droite, il vous demande de vous garer. Mais, le gendarme ne fait pas la visite technique. C’est exactement la même chose chez nous. La censure, ce n’est pas la régulation. La censure se passe dans les départements, au ministère de la Culture. Et il y a, presque dans tous les ministères, une commission qui met en place un large comité où il y a toutes les expertises. C’est cette commission qui regarde les films et les séries télévisuelles et qui donne un visa. Et le produit est transféré à la diffusion. Le CNRA, son travail commence quand c’est diffusé. On ne fait pas de régulation a priori. La régulation se fait a posteriori. Notre ami Hugues Diaz, Directeur de la Cinématographie, a raison de dire que beaucoup de séries n’ont pas d’autorisation de tournage. Il est train de reprendre cela. Pendant des années, les bonnes pratiques avaient été abandonnées. Il faut le dépôt des scenarii. Le gens confondent ce rôle-là à celui du régulateur. Le régulateur gère ce qui est diffusé. Il n’intervient pas avant. Nous n’avons pas inventé la régulation. Cela se passe comme ça. Beaucoup de gens pensent aussi que notre travail c’est seulement ça.


Quels sont vos autres domaines d’intervention ?
Nous sommes OGE, Organisme de gestion des élections. Il y a la CENA, la Direction des élections et le CNRA. Pendant les élections, c’est nous qui recevons les candidats ou leurs mandataires pour déterminer le temps d’antenne, surveillons le contenu, donnons le minutage et veillons à son respect. Comme au Sénégal, il y a tellement d’élections, nous sommes tout le temps là-dans. Nous sommes même au dialogue national avec Famara Ibrahima Sagna. Nous avons fait des remarques sur la publicité en politique. Vous savez, dès fois, c’est suranné. Nous avons fait des suggestions.


JAMRA et compagnie sont revenus à la charge contre la série “Infidèles”, après “Maîtresse d’un homme marié”, pour dire que la décision du CNRA n’est pas satisfaisante. Comme si le CNRA est un tribunal ou une Cour…
J’ai reçu leur première plainte, et même leur deuxième plainte. Je leur ai fait savoir que nous sommes toujours en train d’instruire la première plainte. Le temps de l’activisme, activisme au sens américain du terme, n’est pas celui de la régulation. Le régulateur, quand il prend un dossier, il l’instruit. Il regarde. On peut verbaliser ou pas. Notre rôle, ce n’est pas seulement la répression. Les gens disent souvent “Vous attendez qu’on vous saisisse’. Mais, non. Dès fois, JAMRA nous saisit après 1000 autres personnes. C’est vrai que JAMRA communique beaucoup. Parce qu’ils communiquent beaucoup, les gens ne voient que JAMRA. Nous recevons beaucoup de lettres qui nous viennent de New York, d’Europe etc. JAMRA est visible, mais il n’y a pas que JAMRA. Et nous n’avons jamais attendu JAMRA. Mais, je les félicite, parce qu’ils sont, quand même, vigilants. Quand ils sont venus nous voir pour leur deuxième plainte, nous leur avons dit que nous sommes toujours en train d’instruire la première plainte. Effectivement, quand nous avons visionné la série “Infidèles”, nous avons pris beaucoup d’extraits. Il y avait beaucoup d’exagérations, beaucoup de propos choquants, et même des scènes choquantes. J’ai été le premier à appeler Ibou Guèye (ndlr : producteur de la série) avant que la plainte de JAMRA ne soit aussi populaire. Il m’avait expliqué beaucoup de choses. J’avais également appelé Bougane de la SEN TV. Nous avons affaire aux organes de télévisions et de radios, pas aux producteurs. Dès que je suis arrivé, je me suis dit que je vais faire du CNRA une position d’influence. J’ai parlé aux gens. Nous leur avons transféré tous les griefs. Nous les avons écoutés avant de prendre la décision que nous avons prise et que nous surveillons. Donc, la deuxième relance est venue trop vite. La décision a été prise le jeudi, la deuxième relance est venue le mardi. C’était trop tôt. Ils avaient sûrement fait deux ou trois séries en avance. Nous continuons à regarder la série. Nous avons dit à Evenprod et à SEN TV qu’il faut qu’ils fassent attention. Moi, je pense qu’il est difficile de juger une série par rapport à deux ou trois épisodes. Comme vous le savez, les personnages peuvent évoluer. J’ai senti le besoin de comprendre plus la réalisation. Je suis allé en Hollande et j’ai fait un diplôme de réalisateur. C’est pourquoi j’ai été préparé à ce métier. J’ai même un diplôme de gestion des médias. L’essentiel dans une série, c’est qu’à la fin le bien triomphe et que le mal soit sanctionné. Donc, on n’accepte généralement que, dans une série, que le téléspectateur éprouve de l’inconfort à certains moments. Mais, je dis attention ! Inconfort n’est pas dégoût. Si vous dégoûtez le téléspectateur, mais il ne regardera pas la fin. Je pense que, aller jusqu’à montrer des règles de femme, ça crée un dégoût. Ils ont pris beaucoup de risques. Encore une fois, dès fois, c’est le dégoût qui est provoqué. Et c’est dangereux. C’est pourquoi je leur dis attention. Que cette série ne peut plus passer avant 22 heures 30 et qu’ils devront gommer certains propos. Nous les avons à l’œil. Il ne faut pas confondre régulation et censure.


Quel regard d’ensemble jetez-vous sur les médias audiovisuels qui sont fortement critiqués du fait notamment de la pauvreté de certains de leurs programmes ?
C’est très vrai. Malheureusement, il y a beaucoup d’efforts à faire. Le problème, ce sont les sources d’inspiration. Je pense qu’on ne peut pas seulement prendre les fait divers comme source d’inspiration. Aujourd’hui, pour vendre les gens aiment titiller nos bas instincts. Franchement, quand vous voyez les “Teuss”, les “Xalass”, ça existe, mais ça ne doit pas être aussi pesant. Nous, à notre époque, à 85%, nous avions les bonnes sources. Il y a tellement de sujets qui peuvent être abordés. Mais, il y a une prégnance du sexe, de la violence. C’est tout le temps des enfants tués, des bébés assassinés. Je pense qu’il y a beaucoup à faire sur ce plan-là. Mais aussi se cultiver. Un journaliste audiovisuel a une notoriété facile. Au bout de 3 ans d’exposition, vous êtes très célèbre. Mais, il y a un danger. Vous êtes exposé, mais vous êtes vide. Beaucoup de nos stars ne sont pas cultivées. C’est dangereux. Il faut revenir à de meilleures sources d’inspiration. Nous avons des jeunes talentueux dans les télévisions et les radios. Il faudrait, dans l’encadrement, que les gens agissent. Les médias ont un immense rôle à jouer dans l’éducation, pour ressortir le patrimoine culturel historique et le partager.


L’autre problématique, c’est la publicité dans les télévisions. Le constat est qu’il y a de la publicité jusque dans les journaux télévisés. Êtes-vous révolté par cette situation ?
C’est un grand chantier et ça me révolte souvent. Vous savez, il y a une bonne nouvelle. Normalement, dans quelques semaines ou mois, la publicité sera gérée par le CNRA. Et justement, parlant de publicité, c’est là où le CNRA peut agir a priori. C’est vrai que la manière dont la publicité est faite est choquante.


Est-ce qu’un journaliste a le droit de faire de la publicité sur un plateau d’émission ?
Un journaliste ne peut pas en faire. Je pense que les journalistes le savent. Peut-être que c’est l’appât du gain. Aujourd’hui, je pense que c’est dû au modèle business.


Dans presque tous les quartiers, on retrouve des réseaux de branchements clandestins pour suivre des chaînes de télévisions nationales et étrangères, au mépris de la loi. Le CNRA peut-il intervenir pour mettre de l’ordre ?
Absolument. Nous sommes d’ailleurs en train de préparer les conventions et les cahiers de charges. Et nous allons regarder ça. On les appelle les câblodistributeurs. C’est un immense problème. Ce sont des dizaines et des dizaines de milliers. Ce n’est pas esthétique et ils diffusent des productions qui ne leur appartiennent pas. Ils le font sans conventions, sans cahiers de charge, sans rien. Je les ai reçus. J’ai beaucoup discuté avec eux. Nous sommes en train de voir si on va les regrouper ou trouver d’autres solutions. C’est un vrai chaos qu’il nous faut étudier et réglementer.

Vox populi via Seneweb